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Les défis du jeune couple




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Auteur :Gauthier Jacques

La croix - 06/06/99

Jacques Gauthier : Poète, essayiste,théologien
Né en 1951, marié et père de quatre enfants, Jacques Gauthier, docteur en théologie, enseigne la théologie pratique et la pastorale liturgique à l'Université Saint-Paul d'Ottawa.
Po√®te et essayiste, il a publi√© plus de 20 livres dont plusieurs recueils La joie bless√©e (1985), Consentir au d√©sir (1992) aux Ecrits des Forges (1994). Pour Ce jour qui me pr√©c√®de (Noro√ģt), il a re√ßu le prix de l‚??Alliance fran√ßaise d‚??Ottawa - Hull.
Considéré comme le spécialiste de Patrice de La Tour du Pin, il a publie en France un "Prier 15 jours avec Patrice de La Tour du Pin" en février dernier, après avoir écrit trois ouvrages sur ce théopoète dont un essai au Cerf intitulé : Que cherchez-vous au soir tombant ? Les hymnes de La Tour du Pin.
Son essai paru en 1991 au Sarment Fayard les D√©fis du jeune couple a √©t√© traduit en quatre langues. En outre il a publi√© en 1997 deux ouvrages sur Th√©r√®se de Lisieux : Toi, l'amour. Th√©r√®se de Lisieux et un essai Th√©r√®se de l'Enfant J√©sus, docteur de l'√?glise chez Anne Sigier. Et, en 1998, un Jean de la Croix chez Fides.
Enfin, en mars dernier paraissait un nouveau : recueil aux √?ditions du Noro√ģt : L'Empreinte d'un visage ainsi qu‚??un essai chez Anne Sigier : P√©lerin en terre d'exil.
Poète et essayiste reconnu au Québec, Jacques Gauthier, spécialiste de Patrice de La Tour du Pin, est un théologien en dialogue avec la culture de son temps.

Spécialiste de Patrice de La Tour du Pin, vous vous êtes aussi passionné pour saint Jean de la Croix et sainte Thérèse de Lisieux. Quels sont leurs points communs ?

Jacques Gauthier : J'ai d√©couvert Jean de la Croix √† 21 ans. Je vivais √† l'Arche de Jean Vanter et tout alors me s√©parait de Jean de la Croix : sa scolastique, son asc√®se, son langage du XVe si√®cle. J'√©tais d'une autre culture, plus proche du milieu hippie. Mais en le lisant, je me suis dit : ¬ę Voil√† quelqu'un qui me dit comment aller √† Dieu. ¬Ľ Sa pens√©e, la beaut√© de ses expressions nous font communier √† son exp√©rience de Dieu, entrer dans le myst√®re de la relation.
Th√©r√®se de Lisieux s'est litt√©ralement nourrie de Jean de la Croix qui lui a donn√© les mots pour dire son exp√©rience. Quel √©ternel myst√®re que la communion des saints ! Mais Th√©r√®se √©tait plus chansonni√®re que po√®te. Aujourd‚??hui, elle aurait peut-√™tre √©t√© cin√©aste, car elle √©crit ce qu'elle voit. Patrice, Th√©r√®se et Jean de la Croix sont tous trois des amoureux du Christ et de l'Eglise. Ils ont en commun cette densit√© d'√™tre qui vient de la joie pascale. Et pour moi, la joie, c'est la couleur de Dieu.

Vous venez de publier un "Prier 15 jours avec Patrice de La Tour du Pin". Il faut dire que vous avez trouv√© un √©cho personnel dans l'Ň?uvre de ce ¬ę th√©opo√®te ¬Ľ. Comment s‚??articulent chez vous th√©ologie et po√©sie ?

j.G. : Je me sens poète avant d'être théologien. Pour moi, la poésie ouvre sur la théologie. Elle est le langage le plus apte à dire Dieu, à cause de sa dimension symbolique. Un langage qui fait éclater le sens. La poésie donne une forme au silence. Elle suggère, tente de dire l'indicible. Elle est la voie par excellence pour approcher le mystère. Elle est donc vouée à l'échec et c'est ce qui fait sa grandeur : totalement inutile, la poésie nous est nécessaire.
La ¬ę th√©opo√©sie ¬Ľ n'est pas de la n√©ologie en vers mais plut√īt le retour vers une th√©ologie laudative qui donne une place aux symboles, √† la beaut√©, au silence. Pour moi, la th√©ologie est d'abord un discours DE Dieu avant d'√™tre discours SUR Dieu. C'est Lui qui parle √† travers nous. Le th√©ologien est celui qui r√©v√®le cette Parole. Le th√©ologien par excellence est donc le Christ. Or le christ ne parle pas ¬ę en th√©ologien ¬Ľ, avec des concepts, mais en po√®te, avec des paraboles. Sa parole fait signe. Elle a le pouvoir de susciter un d√©sir. Alors elle devient une force de lib√©ration qui na√ģt d'un manque, d'une qu√™te, d'une attente. Le drame, aujourd'hui, c'est que l'on ne propose pas un d√©sir qui fait vivre. On suscite des d√©sirs qu'on cherche √† combler tout de suite.

Qu‚??est-ce ce qui vous touche chez Patrice de La Tour du Pin ?

J.G. : La qu√™te, la joie, et cette conviction de se savoir aimer d'un Dieu qui est P√®re : le th√®me de l'enfant domine chez lui. D'o√Ļ l'√©merveillement, l'importance du jeu, le sens de la gratuit√©. Il a √©crit trois grands jeux qui forment une ¬ę somme de po√©sie ¬Ľ. Et nous redit sans cesse : ¬ę II suff√ģt d'√™tre. ¬Ľ II y a chez lui une esp√©rance, une sensualit√©, un amour du Christ et du monde. Il op√®re l'heureuse synth√®se entre po√©sie, amour et foi. Toute la finalit√© de sa somme de po√©sie est de ¬ę devenir Eucharistie ¬Ľ.

Comment le th√©ologien que vous √™tes, la√Įc, mari√© et p√®re de quatre enfants, comprend-il cela ?

En me donnant. ¬ę Devenir Eucharistie ¬Ľ, c'est devenir du pain pour les autres. L'Eucharistie, ce n'est pas le pain des anges, mais des hommes, des √™tres de chair, en marche et en croissance. Nous sommes appel√©s √† devenir des signes de reconnaissance o√Ļ nous r√©v√©lons les traces du Christ dans nos vies et chez les autres. ¬ę Prenez mon corps ¬Ľ : l'Eucharistie est une ¬ę prise de chair ¬Ľ (expression qui √©tait ch√®re √† Patrice), une offrande, un travail, une mission. Dieu en son Fils offre ce qu'il a de plus cher et de plus profond : sa vie, son corps, son message. C'est comme un accouchement.
A chaque Eucharistie, le Christ ressuscit√© nous remet au monde comme l'enfant qui na√ģt √† la vie. Pourquoi la th√©ologie ne ferait-elle pas de nous des √™tres vibrants de Dieu qui se laissent prendre par Lui pour Le donner au monde ? C'est cela ¬ę devenir Eucharistie ¬Ľ. Il y a mille fa√ßons de donner Dieu : par notre sourire, nos larmes, nos gestes quotidiens d'amour, notre travail de la raison... tout ce qui ouvre l'espace int√©rieur.

Reprochez-vous à la théologie actuelle d'être trop cérébrale ?

J.G. : Je rejoins Urs von Balthasar quand il dit que la th√©ologie est une mani√®re d'√™tre, de vivre la saintet√© de devenir pleinement ce que nous sommes. Le th√©ologien doit √™tre un mystagogue : celui qui initie au myst√®re chr√©tien et qui en vit. Chez les P√®res de l'Eglise ‚?? les premiers th√©ologiens‚??, l'exp√©rience de Dieu est toujours premi√®re. La th√©ologie est ce travail de la raison pour tenter de rendre compte le cette connaissance de Dieu qui est existentielle, affective. Ainsi la th√©ologie n'est pas s√©parable de la mystique, de la pastorale, de la liturgie. Mais elle peut devenir une sp√©cialit√© dess√©chante si ce travail de la raison n'est pas nourri du contact avec la spiritualit√©, le monde, et la culture. La foi sera toujours en qu√™te d'intelligence.

A l'inverse, si l‚??exp√©rience spirituelle n'est pas"relay√©e par la raison... J.G. : On est alors dans le syncr√©tisme ou le merveilleux et on pi√©tine. Certains croyants vivent toujours la m√™me exp√©rience. Ils restent esclaves de leur fa√ßon de voir le monde. Il ne suffit pas de pouvoir dire ¬ę J√©sus est mon sauveur ¬Ľ. Encore faut-il pouvoir dire de quoi je suis sauv√© et comment le Christ op√®re ma lib√©ration. Le th√©ologien comme le po√®te peuvent y aider. Mais la question de J√©sus demeure : ¬ę Pour vous : qui suis-je ? ¬Ľ

Votre th√©ologie est tr√®s incarn√©e, chamelle m√™me... J.G. : Je trouve fabuleux que Dieu lui-m√™me ait chauss√© nos souliers et pris le symbolisme nuptial pour nous r√©v√©ler jusqu'o√Ļ II nous aime. Dieu est le plus grand des amoureux. Nous avons √† nous d√©cider √† dire oui √† cet amour. L'amour est d'abord un d√©sir, une d√©cision, une action. Alors la vie envahit tout et entre dans le dynamisme de la R√©surrection. Je crois que l'on peut tous en faire une certaine exp√©rience.

Comment diriez-vous la v√ītre ?

J.G. : Il y a quatre ans, j'ai failli mourir d'une pneumonie. L'exp√©rience de la r√©surrection n'est pas, alors, d'avoir √©chapp√© √† la mort, mais d'avoir compris que l'on ne vit pleinement que si l'on accepte sa mort. La r√©surrection, pour moi, est le dernier ¬ę l√Ęcher-prise ¬Ľ : une mani√®re de tomber dans les bras de Dieu, d'entrer dans la vie, comme dit sainte Th√©r√®se de Lisieux.

Patrice de La Tour du Pin était en dialogue avec la culture de son temps.

S‚??il a tant renouvel√© les textes liturgiques (il a particip√© √† la traduction fran√ßaise de la messe et a cr√©e plusieurs hymnes), c‚??est qu‚??il a per√ßu l‚??√©cart entre la liturgie et la culture, entre l‚??Eglise et le monde. Sa po√©sie, il la mise au service de la liturgie. Or toutes deux √©tymologiquement √©voquent une pratique, un faire ¬ę Poeien ¬Ľ renvoie au faire, et le terme de ¬ę liturgie ¬Ľ √† l‚??¬ę urgence ¬Ľ. L'urgence de donner du sens √† ce que les hommes vit. C‚??est un travail.
De m√™me, ma th√©ologie, proche de la ¬ę liturgie ¬Ľ, a un c√īt√© pratique. Je pars de la vie, pas des principes : l‚??accouchement, la crise de la quarantaine (objet d'une prochaine publication, NDLR), l'exp√©rience de la mort, le suicide des jeunes... √? partir de l√†, j'interroge la Bible les sciences humaines. Car je crois que Dieu parle aussi √† travers les sciences humaines et les √©v√©nements. Voyez la place des femmes dans l‚??Eglise. C'est un ph√©nom√®ne qui interroge le Magist√®re. Le Christ lui-m√™me fait de la th√©ologie pratique. Dans le r√©cit des p√®lerins d'Emma√ľs par exemple Il part de leur vie, marche avec eux, Il les questionne : vous avez l'air triste... puis II fait le lien avec l'Ecriture : il y a l√† une p√©dagogie du cheminement, une p√©dagogie de la R√©v√©lation. Certains, comme les disciples d'Emma√ľs, ne sont pas pr√™ts √† reconna√ģtre le Christ. L'Eglise prend trop souvent pour acquis que les gens sont tous ¬ę arriv√©s ¬Ľ. Mais heureux ceux qui partent sans cesse, qui cherchent. Comme dit Brel : ¬ę Mon p√®re √©tait un chercheur d'or, l'ennui c'est qu'il en a trouv√© ! ¬Ľ Brel, comme Brassens, avait le sens de l'incarnation.

Cela rejoint votre souci de désenclaver la théologie. De la faire dialoguer avec la culture

J.G. : Oui, mais il n'est pas tant question ici d'√©vang√©liser l'art que d'√©vang√©liser notre d√©sir. Pour moi, √©vang√©liser, c'est nommer Dieu qui est d√©j√† l√†. Trop de chr√©tiens se d√©tournent de la culture, comme si Dieu n'avait pas une parole pour nous dans ces lieux de R√©v√©lation. Les personnages de la litt√©rature nous parlent de Dieu en nous parlant de l'homme. Regardez ceux de Bernanos... ou m√™me de Sylvie Germain. Je dirais m√™me qu'on ne parle bien de Dieu qu'en parlant bien de l'humain : ¬ę Tout homme est une histoire sacr√©e ¬Ľ, selon la belle expression de Patrice de La Tour du Pin. Regardez encore ce merveilleux film de Roberto Benigni : La vie est belle : il est g√©nial parce que, au cŇ?ur de l'horreur, l'amour y est port√© √† son paroxysme. Ce film est plein de blessures, de non-dits, d'attentes non combl√©es qui sont sauv√©es par l'humour et le beau. C'est un des grands secrets du bonheur.

L'humour, comme la beauté, sauvera le monde ? J.G. : Oui ! L'humour, le jeu sont aussi des voies pour approcher Dieu. Ils créent une saine distance entre soi et l'événement. Et cette distance ouvre la place pour l'autre. Nous nous prenons trop au sérieux. Je crois que c'est Chesterton qui disait que si les anges ont des ailes, c'est qu'ils se prennent à la légère.

Votre po√©sie sugg√®re Dieu sans le nommer beaucoup. Trouvez-vous que l‚??on parle trop de Dieu ?

J.G. : Parfois on en parle mal. Il faudrait peut-√™tre d√©cr√©ter dans l‚??√©glise une ann√©e de silence. Pas de discours, d'encyclique : rien que du silence pas de discours et un peu de po√©sie pour aborder le XXIe si√®cle ! En nommant Dieu trop facilement, on exasp√®re les Ayants. On devrait se taire, sauf si notre parole est meilleure que le silence. Et puis, on ne peur dire Dieu que si l'on accepte l‚??autre. Levinas a bien montr√© que l‚??√™tre humain est d'abord un visage √† regarder, a respecter, √† d√©chiffrer √† aimer ; le visage de l'autre est une totalit√© qui ouvre sur l'infini et le silence. Le silence des incroyants respecte peut-√™tre beaucoup mieux le silence de Dieu. Il faut une pudeur pour parler de Dieu, surtout devant la question du mal.
Personnellement, je ressens souvent la n√©cessit√© de me taire. Car lorsque que je me tais mon d√©sir parie plus fort. Or le d√©sir c‚??est la musique de Dieu. C'est l√† le dilemme : parier ou se taire. L'important est de vouloir tout faire par amour.
Recueilli par Laurence MONROE